Mediapart et les conflits d’intérêts


Laurent Mauduit, de Mediapart , a sorti un curieux article sur la gauche, les médias et les conflits d’intérêt.

La thèse du journaliste est la suivante: François Hollande n’aurait jamais du s’entourer de deux personnalités expérimentées du monde des médias et de la culture pour traiter des médias et de la culture. En l’occurence, David Kessler, devenu conseiller pour les médias et la culture à l’Elysée, et Pierre Lescure, l’ancien patron de Canal+ qui s’est vu confier une mission sur l’après-Hadopi. Pour assurer sa thèse, le journaliste dresse un panorama assez large et quasi-exhaustif du curiculum vitae des deux nommés.

Mauduit a des mots plus durs à l’encontre du second que du premier: Pierre Lescure " est aussi l’une des figures connues du capitalisme parisien, au cœur de nombreux réseaux d’influence, et administrateur de l’une des sociétés offrant les solutions techniques pour… verrouiller Internet". Le journaliste explique que Pierre Lescure a trop d’intérêts liés à l’objet de sa mission pour être fondamentalement objectif.

"Confier la gestion de ce secteur, l’évaluation des priorités, les conseils aux gouvernants à une personne qui est directement issue de cet univers et qui a partie liée avec leurs acteurs est une faute, tout à la fois politique et éthique."

Il est à peine plus indulgent à l’encontre de David Kessler: "François Hollande, peut-il appeler à ses côtés un conseiller pour défendre l’intérêt général dans un secteur, celui de la communication et des médias, où ce même conseiller a défendu jusqu’à maintenant des intérêts privés." Pour ceux qui l’ignoraient, Kessler travaillait jusqu’à peu pour Mathieu Pigasse.

J’ai été gêné par cet article.

1. Quelque soit le secteur économique concerné, qui est mieux à même pour en étudier la régulation ? Quelqu’un qui n’y connaît rien ou quelqu’un d’expérience ? 

2. Nous sommes tous en situation potentielle de conflits d’intérêt. Quand Laurent Mauduit critique que le Monde reçoive autant de subventions publiques, oublie-t-il qu’il est salarié de Mediapart qui, malheureusement, est moins aidé que d’autres médias d’information ? Un monde théoriquement parfait où personne ne connaîtrait personne n’existe pas. Simple blogueur, je suis en conflit d’intérêts en écrivant sur l’action de François Hollande alors que j’ai participé à sa campagne; en commentant les premiers pas de ses ministres dont j’ai pu faire la connaissance pendant la campagne.

La question centrale est donc non l’absence mais la gestion des conflits d’intérêt. Et deux questions essentielles doivent être adressées:

Primo, quels sont les contre-pouvoirs ? La mission de Pierre Lescure n’est pas celle d’un homme seul. Sur un sujet aussi visible et polémique qu’Hadopi, gageons que la procédure sera chargées de multiples concertations.

Secundo, y-a-t-il suffisamment de transparence sur les personnalités en charge ? L’opacité est le premier des dangers.

Par souci de transparence, justement, je tiens à préciser que je connais Pierre Lescure et David Kessler. J’ai pu travailler avec eux. J’ai potentiellement un "intérêt" à écrire cet article.

La Sarkofrance nous avait mal habitué: elle cachait ses intérêts secondaires. Comme d’autres, nous nous en sommes largement fait l’écho. Ainsi, les déclarations d’intérêt, rendues obligatoires par François Fillon sur tard (en 2011) étaient incomplètes. Ainsi avons-nous critiqué que Jean-François Copé puisse devenir avocat d’affaires sans indiquer ses domaines d’intervention, alors qu’il présidait le groupe UMP à l’Assemblée nationale. Ainsi, avons-nous fustigé les relations amicales et cachées de Sébastien Proto, dircab d’Eric Woerth en charge de la légalisation des paris en ligne, avec Antoine Arnault, propriétaire de sites en ligne. L’affaire Woerth, elle-même, est une succession de relations non avouées. En 2010, suite à la publication du livre de Martin Hirsch sur le sujet, nous écrivions:

"le conflit d’intérêts est un trait décisif de la droite décomplexée. Du Président des Riches à la bande du Fouquet’s, le mélange permanent, systématique, omniprésent des genres est une caractéristique essentielle du pouvoir en place. Les exemples se multiplient : privatisation des moyens de renseignement, cadeaux fiscaux, cumul des fonctions, lobbying installé au coeur du pouvoir de certains grands patrons jugés proches, etc. On ne sait plus où donner de la tête."

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16 réflexions sur “Mediapart et les conflits d’intérêts”

  1. Je suis mal à l’aise avec ces deux articles, celui de Laurent Mauduit et celui-ci.
    Je ne connais pas personnellement les deux personnalités en question, mais ils me semblaient être à priori des honnêtes gens et compétents par rapport aux sujets qu’ils devront traiter.
    Mais je suis aussi mal à l’aise avec ce billet, car il y a bien conflits d’intérêts potentiels.
    Les conflits d’intérêts que vous prenez en exemple, en vous nommant n’en sont pas vraiment, car vous n’avez pas de possibilités d’actions directes, et les billets que vous écrivez sont publics et non masqués. Les gains potentiels ne viendraient que de votre talent et non pas de décisions publiques.
    Par ailleurs il est hors de question de refuser au président ou à ses ministres de choisir avec qui il veut s’entourer pour prendre les bonnes décisions.
    Ses conseillers doivent, bien entendu, bénéficier du concept de présomption d’honnêteté et du sens de l’intérêt général, mais toute mesure ou proposition venant de ces deux personnes, ne manqueront pas d’être critiquées par rapport à ce critère
    Les idées qu’ils vont défendre sont connus, Ils se sont déjà exprimés. Il n’y aura pas de surprise. La nomination de Pierre Lescure est un signal fort: Hadopi ne sera pas supprimé, mais amendé. D’ailleurs François Hollande ne s’y était pas engagé.
    La transparence existe donc sur la voie qui va être prise. Reste à régler la transparence par rapport aux avantages que les deux conseillers pourraient en retirer
    Il me semble que la solution existe; comme pour les député ou ministres.
    Ils doivent démissionner de leurs fonctions privées, vendre leurs intérêts dans les sociétés qui pourraient bénéficier de leurs actions, faire gérer leur patrimoine mobilier par un conseil indépendant.
    La transparence nécessaire et voulue par François Hollande ne peut être partielle.
    Elle doit être totale.
    Irréprochable

  2. Hadopi est un conflit entre l’intérêt général et les intérêts privés d’un petit groupe (les intermédiaires du milieu de l’édition audio/vidéo/écrite) qui voit sa puissance et ses richesses accumulées mises gravement en péril par le progrès technologique (en l’occurrence le matériel informatique et le réseau internet).

    La puissance de lobbying est inéquitable entre ces entités privés et le grand public, et depuis 10 ans, les groupes de pression ont toujours tout obtenu des gouvernements successifs (DAVDSI, HADOPI 1 & 2, la défense d’ACTA, etc.), sachant qu’à moi d’interdire l’usage d’internet et des ordinateurs, ils n’obtiendront jamais satisfaction.

    Pierre Lescure et David Kessler sont des hommes qui ont lutté toute leur carrière pour la préservation du modèle actuel de suprématie du droit de la propriété intellectuelle sur les droits du public à partager et à échanger, on peut donc déjà discerner une forme de continuité avec la mission Olivennes, d’ailleurs ancien proche collaborateur de Pierre Lescure.
    François Hollande n’est pas Martine Aubry, or c’était la seule à souhaiter clairement lors de la primaire, l’abrogation d’Hadopi et la légalisation du partage non marchand : je reconnais volontiers qu’elle a perdu l’élection, tout comme le Front de Gauche quelques mois plus tard, et que donc c’est la ligne Hollande/Rebsamen/Valls qui va être mise en application, ligne très favorable au milieu du show business.

    Il n’y a rien d’étonnant à ce que Hollande applique son programme, qui était de faire un ravalement de façade à l’Hadopi, en lui changeant de nom, en diminuant un petit peu son package répressif, puis de faire le dos rond en espérant qu’on passe à autre chose dans la suite de son mandat.

    Pour reprendre votre analogie sur l’homme d’expérience, il faut voir les désastre qu’il y a à prendre des hommes d'"expérience" pour réformer leur propre écosystème sans y associer les consommateurs (soit une entité plus proche de l’intérêt général) : Pébereau en conseillant le gouvernement précédent a mis son expérience à contribution pour sécuriser le secteur financier français et de l’union européenne par des réformes audacieuses, Guéant en temps qu’ancien préfet a amélioré la sécurité de nos concitoyens, Bachelot en tant qu’ancienne pharmacienne de l’industrie pharmaceutique a su éviter un gaspillage lors de l’achat des vaccins contre le virus H1N1 et dans l’organisation de la campagne de vaccination, Woerth en tant qu’ancien d’HEC a drastiquement réduit les déficits de la France, DSK en tant qu’ancien professeur d’économie et diplômé en droit publique, a réformé en profondeur le FMI, lui permettant de proposer des réformes économiques et des prêts soutenables à la Grèce, au Portugal et à l’Irlande …

    En fait s’ils ont tous échoué, ce n’est pas par manque d’expérience, mais parce qu’ils faisaient de la politique, qui s’est avérée être une mauvaise politique. Or, on ne va pas demander à Pierre Lescure d’embaucher des journalistes et des équipes de télévisions, des comptables ou encore de choisir des programmes à diffuser, mais il est nommé à la tête d’une commission (politique) qui doit proposer une réforme (politique) pour une administration (contestée, coûteuse, et inefficace).

    Il est connu depuis plus de deux siècles que le pouvoir sans contre pouvoir ne connait pas de limite. Lescure et Kessler ont tout leur carnet d’adresse dans le milieu des industries audiovisuels, et n’ont aucun contact avec la "partie adverse", c’est à dire les associations de consommateurs et de défense des droits et libertés fondamentales sur internet. Les dés sont donc pipés par avance et la concertation aboutira certainement à des "accords de l’Elysée" édulcorés.

    Mais bon, comme je l’ai déjà dit, à moins d’interdire internet et les ordinateurs en France, les citoyens continueront toujours à échanger, en pratiquant comme c’est déjà le cas la désobéissance civile pour les informations sous copyrights, et toutes ces lois finiront comme le bouclier fiscal ou la RGPP, dans les poubelles législatives de l’Histoire :)

    Enfin Juan, pour être complet sur votre disclaimer d’intérêts, vous auriez pu ajouter qu’à titre personnel, vous êtes favorable au maintien d’une loi de type Hadopi, estimant que les droits d’Auteur doivent être préservés dans une forme voisine de leur état actuel, plutôt que de subir de profonds changements :

    http://sarkofrance.wordpress.com/2011/06/09/pourquoi-hadopi/

    http://sarkofrance.wordpress.com/2012/02/16/francois-hollande-s01e01-hadopi/

    Malgré notre désaccord absolu sur ce sujet, je tenais à vous dire que je suis un lecteur inconditionnel de vos 2 principaux blogs, et que dans les périodes de désespoir et de déprime dues au sarkozysme (et il y en a eu depuis 3 ans …), vous lire a toujours été un excellent remontant :)
    A bientôt.

    1. merci de cette longue explication. Concernant mes positions sur Hadopi (et d’autres), je me suis dit qu’un billet sur mes propre conflits d’intérêts serait sans doute nécessaire pour celles et ceux qui ne me lisent pas depuis longtemps.

    2. J’approuve entièrement et , je précise qu’il y a tout de même un problème avec le PS qui est rétif à soutenir la Charte d’éthique proposée a tous les candidats aux législatives par Anticor , que l’on ne peut soupçonner d’un quelconque parti pris , sauf à défendre l’intérêt collectif et contribuer à assainir la pratique politique qui en a bien besoin dans les temps actuels où le FhaiNe emploie tous les moyens pour afficher une apparente virginité de combat aux crédules électeurs . http://anticor.org/2012/05/18/legislatives-les-200-premiers-candidats-signataires-de-la-charte-ethique-danticor/

      1. J’ai relevé que 9 candidats ( pour la plupart EELV / PS ) sur 95 , ayant signé la Charte éthique d’ANTICOR .

  3. Médiapart a la réputation que j’espère fausse de tacler systématiquement le pouvoir en place … laissons le temps à la nouvelle équipe de faire ses preuves, ce n’est pas moins d’un mois après son arrivée au pouvoir qu’on doit commencer à la critiquer en l’occurrence pour le choix de ses conseillers … laissons le temps au temps

  4. Les réflexions sur le conflit d’intérêts conduisent à en donner une définition visant à éviter les notions de soupçon de conflit d’intérêt ou de risque de conflit d’intérêts, le conflit s’appréciant alors le plus objectivement possible, voir notamment le Rapport de la Commission de réflexion pour la prévention des conflits d’intérêts dans la vie publique.

  5. 1. Quelque soit le secteur économique concerné, qui est mieux à même pour en étudier la régulation ? Quelqu’un qui n’y connaît rien ou quelqu’un d’expérience ?

    C’est EXACTEMENT le discours mille fois ressassé, dans le domaine de la santé, par Big Pharma, Xavier Bertrand, Roselyne Bachelot, Nora Berrah, et les dizaines et dizaines de grands patrons, français ou étrangers, stipendiés par les firmes. C’est le discours qui a servi à discréditer Martin Winckler quand il attaquait les conflits d’intérêts en médecine… Franchement, comme argument, ce n’est pas très glorieux…. :-(

    1. Tout d’abord , un grand merci à micmousse pour son lien édifiant . Venant moi-même de la Santé , infirmier HP public , je confirme ce que vous dites sur les liens dits de partenariat Public / Privé sans aucune contrepartie demandée au privé qui use et abuse des plateformes lourdes de l’hôpital qui , par ailleurs et du fait de son statut , supporte les tâches non bénéficiaires et même déficitaires . A noter que dans les années 60 , les chaines de montage de l’avion Mirage de S. Dassault étaient étudiées , testées et…réalisées aux frais exclusifs de la SNCASO ( fabricante nationalisée à l’époque ) . Cette première phase TRÈS TRÈS onéreuse était seule supportée par l’usine nationalisée . Les mécanos ainsi produits étaient acheminés dans les ateliers et montés chez Dassault à Toulouse , pour son + grand profit et la criminalité légalisée . Et les hélicoptères Alouette , les avions Bréguet , la SNECMA etc…tous du même tonneau . Dans mes jeunes années , j’ai travaillé ( fraiseur ) sur ces avions . Alors , comment s’étonner que nos édiles , dits de gauche , n’aient aucune réaction de rejet ( où est leur conscience de classe , au secours Jaurès ! ) , à l’image de J.M. Ayrault , partisan obstiné et irrationnel ( sauf à justifier un prétendu partenariat public / prive ) de l’aéroport de Notre Dame des Landes .

  6. C’est déjà bien de s’être publiquement posé la question, Juan.

    On connaît bien la question en médecine, et l’impasse: de quelle expertise pourrait faire bénéficier la collectivité un "expert" qui n’aurait jamais eu aucune activité rémunérée par le secteur privé dans son domaine, et dont les connaissances seraient purement livresques? La solution est dans la déclaration des conflits d’intérêts, et dans l’exclusion, au cas par cas, dans chaque mission, de ceux qui y sont impliqués: dans les deux exemples que vous donnez, Pierre Lescure n’aurait pas dû se voir confier une mission sur Hadopi (sauf si la décision était déjà prise par le gouvernement de maintenir cette loi, et que sa mission ne porte que sur les amendements qu’il faut lui apporter), alors qu’on voit mal en quoi son activité passée disqualifie David Kessler pour la sienne.

    Pour le journalisme, votre question répond à celle d’un autre billet que vous venez de publier "Qu’est-ce qu’un journaliste indépendant?"; je ne pense pas qu’il puisse exister de journalistes absolument indépendants de tout (je me demande si c’est même souhaitable), mais il est important qu’on sache de qui et de quoi dépend chaque journaliste; il y a d’excellents journalistes à "l’Humanté", mais ils ne cachent pas qu’ils sont en général communistes!

    Alors, vos relations avec l’équipe de Hollande ne vous empêchent nullement de le soutenir, et même inconditionnellement, à condition que vous en fassiez état, comme vous venez de le faire: ensuite, on vous jugera sur vos arguments, en les confrontant à ceux des journalistes qui critiquent Hollande.

    Plus que l’impossible indépendance, c’est à la transparence et au pluralisme qu’il faut veiller.

  7. Hadopi est une aberration, qui ne fonctionne pas et qui entache nos libertés individuelles. Ne pas le supprimer est clairement signale que les politiques sont du cote des lobby. La grande politique culture du gouvernement commence bien mal :/ "Le changement c’est maintenant" n’était ce qu’un slogan ???

  8. Bonsoir , je suis plutôt d’accord avec les commentaires précédents et je transmet le lien suivant qui , à première vue , ne semble pas avoir grand rapport avec le thème traité mais…http://www.roosevelt2012.fr/ , peut-être peut-il intéresser tout démocrate ouvert à un certain consensus…

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