La manipulation du désir 2/2


Et voici la suite de cette analyse de la première partie de « Capitalisme, désir et servitude – Marx et Spinoza« , de Frédéric Lordon.

 

– LA MANIPULATION DU DÉSIR  (2/2) –

 

Le délire de l’illimité, c’est l’intensification de la crainte. Un changement sémantique s’opère aussi : « déficitaire » devient « insuffisamment rentable », qui témoigne de l’intensification du rapport de domination capital-travail.

Et ainsi le capitalisme n’existe et ne survit que parce qu’il est accepté de tous, ou d’assez, pour que ceux qui n’acceptent pas n’aient pas le choix.
 L’individu est tellement aliéné par l’entreprise qu’on en vient à inventer, à mettre en place de nouveaux concepts, qui placent le salarié au centre de problématiques de l’entreprise, alors que celle-ci même se sert de ses employés de la manière la plus totale. Sous couvert de développement personnel, de primes, de comité d’entreprise, on offre un bien-être ponctuel, une « illusion de bien-être » même aux personnes qu’on exploite, afin qu’elles se sentent individus quand elles ne sont même plus individuelles.

On se sert de ces mêmes outils pour diviser la masse salariale, en créant de la compétition dans la production -la productivité-, des avantages en fonction de l’ancienneté, des commissions… Ainsi, en plus de déposséder le salarié de son propre désir intrinsèque, l’entreprise cherche à occuper la moindre parcelle de sa vie ; et donc, à englober, au maximum, son désir résiduel. Cette illusion d’individualité est, pour les salariés, comme un cache-sexe de l’absence de leur individualité dans leur persévérance dans l’être.

L’aliénation totale s’illustre aussi par les changements sémantiques qui émanent de la totalitarisation entreprenariale : avant, on espérait obtenir, aujourd’hui on craint manquer. Un renversement des affects est mis en action dans le processus de reproduction matérielle. Ce qui est produit est capté et se totalise en gain de productivité puis se converti en rendement.

Et que fait-on quand le pouvoir est total ? On cherche à l’étendre. C’est pourquoi on assiste à l’extension du principe de dépendance au corps entrepreneurial-même, avec le recours aux sous-traitants.

L’exploité est tellement aliéné et enrôlé qu’il y sent comme une illusion de libre-arbitre. Une liberté sous forme de contrainte finalement : être libre de faire et faire pour autrui, c’est n’avoir d’excuse que soi-même. Le libre-arbitre est utilisé comme le masque de l’exploitation : on a peur de choisir alors on laisse le choix être fait pour nous.

Il convient donc d’aborder ici le moyen de survit du capitalisme : l’argent.
 Celui qui détient l’argent arrive à faire croire à ceux qui ne l’ont pas que sans lui, ils ne pourront jamais satisfaire leurs désirs. C’est ce que Lordon appelle l’ « hétéronomie matérielle », il y existe celui qui a et celui qui n’a pas.
 Alors, le travail est obligé de passer par la satisfaction du désir maître avant celle du sien, car l’argent n’est pas une unité de mesure, mais la croyance qu’il est la condition intrinsèque de la persévérance dans l’être -il faut de l’argent pour manger, se loger, s’habiller…-.  Celui qui détient l’argent peut faire de son désir le désir maître, ceux qui pensent avoir besoin de l’argent, ne peuvent que suivre.
 La monnaie n’est pas l’argent. La monnaie c’est le rapport social et l’argent le nom du désir qu’on donne à ce rapport. La monnaie est une croyance. L’argent, ce sur quoi la croyance est centrée : « Le dieu argent ».

L’argent est donc pensé comme l’intermédiaire obligatoire au désir, et donne naissance à de frustrations qui empêche le plein accomplissement de l’être. La personne désirait. Aujourd’hui, personne désire l’argent pour désirer plus loin. Si le capitalisme survit c’est que les individus voient le désir d’autrui comme les étapes de leur propre désir, dans le sens où, ce que je fais, est ce que autrui1 veut faire et autrui2 a déjà fait. Il s’agit d’un cercle vicieux, celui du « réussir sa vie » , avec la reproduction matérielle comme finalité.

C’est ici que s’achève le résumé de ces quelques pages. Il convient cependant de garder cette maxime en tête : « avant, on espérait obtenir, aujourd’hui on craint manquer ».

 

Bien à vous, Lianne.

(*) Pages 6 à 89.

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9 réflexions sur « La manipulation du désir 2/2 »

  1. A l’origine de la manipulation du désir, Bernard Mandeville et son premier contestataire JJ Rousseau, par Yves Vargas:

  2. Sacré bon résumé, ça fait du bien …merci Lianne d’écrire si bien et de nous le faire partager !

  3. J ‘ ai horreur du capitalisme, j ‘ aimerai en être un de capitaliste.
    J’ aimerai travailler, même travailler plus, seulement j ‘ adore ne rien faire.
    Je travaille sans aimer mon boulot, mais il faut bien nourrir celui qui adore ne rien faire.
    Voila résumer en quelques phrases ce qu’ est la vie.

  4. Cela me fait penser, en gros, aussi aidé de la maxime finale, à une « course en avant ».
    Genre l’homme, sans même mentionner un esprit de compétition (tjs plus loin, plus haut etc.) Ni de dire qu’il bousille (tout?) ce qu’il touche (aux écolos d’apprécier)
    Alors un peu ‘de-tout’,
    il a cette espèce de faculté d’insatisfaction permanente, ..sinon on ne serait pas là, qu’accompagne:
    un talent, aptitude, confiance (no bornée?) dans qql connaissance, progrès, science..
    pour viatique à toute-solution ! (chic!)
    La preuve, ni imagée, après la Terre: Mars !
    (je ne parie pas, ..pas certain d’être payé)

    °°°°°°°°°°°°°
    breaking news; et populaire,
    « Roule ma poule » ! bercé par ma République.
    la Tour en fer affiche.. pas besoin d’un dessin,
    ni de voter, ..les potos récompensés !
    même l’ex républicaine Genève (Napo a merdé)

    En parlant de reconnaissance,.. l’humanité, la culture,
    aussi la Nation (!) à-sa place, le giratoire Johnny H !

    ET à l’Assemblé.. la promo du bar-tabac !
    Que demande (encore?) le peuple !

    Ailleurs, en mode & séquence récup: l’Eglise,
    chez Madeleine pour l’occase,
    /ma femme me dit: elle fait la quête !!

    Ah-que les Fêtes commencent bien !
    Salut les copains,

    1. Bravo ti suisse ! Faut s’accrocher pour comprendre votre verbiage mais là il me plait bien.

  5. Lianne,

    Merci pour ce billet (très léger reproche) malheuresement publié en deux parties.

    Une récente video 1heure 50 de Lordon et un faire valoir:
    https://www.les-crises.fr/video-frederic-lordon-et-ivan-segre-pour-sortir-de-notre-impuissance-politique/
    où manifestement ils n’ont pas trouvé la sortie.

    L’abominable Todd près de deux heures
    Agora des Savoirs, Youtube, 06-12-2017
    régime familiaux, bien sur et la fracture éducative; ça devrait vous interpeller.

    Le très désagréable philosophe sur le déterminisme, mais qui a inspiré Freud, Nietzche, Young, Heggel, etc…
    https://www.schopenhauer.fr/philosophie/libre-arbitre.html
    pour ne pas confondre déterminisme et fatalisme, ce que seuls les soumis ne veulent pas voir.

    Avec mes chaleureux sentiments.

  6. Ti suisse.
    Aux écolos d apprécier !!!
    Si l ‘ écologie servait à quelque chose d’ autre qu’ à créer des taxes et bâtir des éoliennes, sans parler de recherche de places à fric, elle serait utile.
    on nous baratine avec des voitures électriques, donc des tonnes de batteries difficilement recyclables, dans le même temps il faudrait arrêter le nucléaire non polluant, ce qui obligerait de construire des centrales thermiques!!!
    Ajoutons que la voiture à eau, la voiture à hydrogéné existe.
    Des voitures non polluantes ont déjà été misent en service en France; mais envoyées à la casse rapidement.
    Pas rentables pour l ‘ état, les compagnies pétrolières, les pas de l ‘ OPEP.

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