Etienne Chouard, rouge-brun.


Autant se l’écrire dès les premières lignes: Etienne Chouard a été rouge-brun. Il l’est peut-être encore. Effrayés macronistes, godillots de la pensée illibérale, admirateurs de Barre, Delors et Thatcher réunis, réjouissez-vous. On en a trouvé un !

Quand François Ruffin a glissé dans une phrase, que d’aucuns ont sorti de leur contexte, une référence à Etienne Chouard, cela a suffi à faire jaser, brailler, crier: « on vous l’avez bien dit !!! ». Ruffin, le pauvre, renvoyait simplement à une proposition démocratique, le recours au référendum. Et il se trouve que Chouard a beaucoup bossé sur le sujet du référendum, au point d’en faire sa marque de fabrique. Plutôt que de lire et comprendre ce que ce Chouard dit, on l’accuse de tous les maux à cause d’autres choses, un éloge rapide, puis presque regretté, d’Alain Soral.

Quand je lis les explications d’Etienne Chouard sur ce qu’il pensait du néo-nazi français Alain Soral, je le qualifie assez facilement de « rouge-brun« . Je m’explique. « Rouge-brun » désigne cette dérive politique, historiquement ancienne, qui vise à tomber dans la xénophobie, le racisme et (pas systématiquement) l’antisémitisme (Soral) à partir de positions de justice sociale. L’un des déclencheurs de cette dérive est souvent Israël (confondu avec la politique de son gouvernement) et la Commission européenne. Le rouge initial de la révolte contre les inégalités sociales, l’impunité des puissants, et la prédation par les riches, prend la couleur brune de la haine des autres qui ne sont pas comme « nous » – ni blancs, ni chrétiens, ni « Français de souche« , etc.

La lutte des classes devient la haine du juif ou de l’arabe. Ou elle s’accommode de la haine du juif ou de l’arabe (parfois des deux).

Etienne Chouard entre dans la seconde catégorie. Il s’en expliqué involontairement dans une longue chronique. J’en cite l’un des passages les plus révélateurs.

Un jour, il y a trois ans je pense, je suis tombé sur une vidéo de Soral, que je ne connaissais pas, qui m’a intéressé : il y dénonçait le colonialisme raciste du gouvernement israélien et le sionisme comme idéologie de conquête, aux États-Unis mais aussi en France (en s’appuyant sur les livres — bouleversants — d’Israël Shahak, de Shlomo Sand, de Gilad Atzmon et d’autres que nous devrions tous lire, je pense). Pour moi qui travaille sur les abus de pouvoir, il est naturel d’être intéressé par toute étude d’un projet de domination, quel qu’il soit. En regardant un peu son site, j’ai vu qu’il étudiait, condamnait et résistait (comme moi), entre autres, à l’Union européenne, au capitalisme, à l’impérialisme, au colonialisme, au racisme, aux communautarismes, aux multinationales, aux complexes militaro-industriels et aux grandes banques d’affaires, à la prise de contrôle des grands médias par les banques et par les marchands d’armes, au libre-échange et au sabotage monétaire, aux innombrables et scandaleuses trahisons des élites, à toutes les guerres, à toutes les réductions des libertés publiques justifiées par la « lutte contre le terrorisme », etc. Bref, tous ces fronts de résistance étant, à mon avis, des fronts de gauche, et même de gauche radicale et vraie, j’ai ajouté naturellement un lien sur ma page d’accueil vers le site de Soral. Un lien, parmi des milliers — je ne savais pas encore que cela allait faire de moi, en quelques années, un homme à abattre.

(…)

Pour revenir à Soral, j’ai rapidement compris qu’il n’est pas du tout un démocrate, évidemment : il est autoritaire et il défend une idéologie autoritaire, au strict opposé de ce que je défends moi. Je ne veux pas plus de sa « dictature éclairée » que de n’importe quelle dictature, évidemment.

Mais malgré cela, une partie de son analyse du monde actuel (et non pas ses projets de société) me semble utile, objectivement, pour mon projet à moi, de compréhension des abus de pouvoir et de constituante populaire. Donc, pour ma part, je ne monte pas en épingle ce qui me déplaît chez Soral, je prends ce qui m’intéresse (les infos sur les fronts de gauche et sur la résistance au sionisme) et je laisse le reste, comme l’adulte libre de penser et de parler que je suis.

Réagissant avec énervement à un échange sur Twitter à propos de Ruffin, j’ai glissé il y a peu à un aimable contradicteur que Chouard était pour moi un nazi. Je corrige ici publiquement: non, Etienne Chouard n’est pas nazi (ou alors il cache bien son jeu). Mais sa très longue explication de tous les points communs idéologiques et politiques qu’il se trouve avec l’un des rares exemples du neo-nazisme français prouve au mieux l’aveuglement d’un érudit perdu dans ses recherches pratico-théoriques, au pire une complaisance évidente que ne dit pas son nom.

A la fin de ce même billet d’explication de novembre 2014, Chouard fait volte-face: «  tout récemment, j’ai découvert dans une publication de Soral des propos terribles et dangereux qui me conduisent à changer d’avis (…) Alors, je cède, je reconnais que me suis trompé, en publiant un lien sans mise en garde : il y a un risque d’escalade des racismes. « .

Franchement ? Cet érudit a visiblement du mal à faire le tri dans ses références. Il ne comprend visiblement pas que ces dérives sont contre-productives tant elles lui aliènent pas mal de soutiens potentiels.

Il est simple de dresser une ligne rouge: le projet politique de Marine Le Pen, d’Alain Soral, des Identitaires, de tout ce que compte l’extrême droite politique française repose sur et converge vers un terrain commun et connu: la haine biologique de l’autre – juif, arabe, noir, ou autre. Poussez-les un peu trop fort dans leur tranchées et leur cri ultime de ralliement ressort aussitôt: « on est chez nous! Barrez vous ! « . Que ces mêmes puissent par ailleurs défendre la justice fiscale ou sociale, par exemple, importe peu. On se fiche de savoir s’ils soutiennent, et jusqu’où, la liberté du référendum populaire ou la privation autoritaire des libertés individuelles via l’état d’urgence. Ce sont des ennemis, pas des adversaires.

Reconnaissons aussi que ce débat n’est pas simple: on ne choisit pas jamais ses alliés de circonstances. Et vos adversaires ont vite fait de caricaturer le débat, comme les macronistes depuis 2017.

Revenons enfin à Ruffin: sa référence à Chouard était sacrément limitée. Il a pris Chouard en exemple pour un unique sujet – le référendum d’initiative citoyenne, et pas le reste du fatras antisioniste/souverainiste. Je reprend volontiers à mon compte le commentaire de Clémentine Autain:

 » Je suis évidemment en phase avec la proposition pour le RIC, mais j’avoue [que] je n’aurais pas pris en modèle Etienne Chouard. Mais sans doute suis-je trop sensible aux dérives rouge-brun… « 

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33 réflexions sur « Etienne Chouard, rouge-brun. »

  1. Ce n’est pas avec une seule citation emise par une personne..que l’on peut juger de sa trajectoire…si l’opposition n’a plus que ça à se mettre sous la dent..

    1. Pas faux.
      Je pretendrais même que Chouard est d’une grande naïveté dans certains de ces propos. Il devrait se méfier de ce qu’il dit/écrit et tourner un bon nombre de fois sa langue dans sa bouche avant de causer.
      Malgré tout, je pense comme Rufin, qu’il y a quelques trucs intéressants chez lui. Mais il faut être prudent de toutes façon.
      Bonne fin de cette année merdique !

  2. Là naïveté de Chouard (qui avait fait un très bon travail en 2005, à l’époque de la campagne sur le référendum sur le TCE ) est de ne pas comprendre qu’il y a 3 antisémitismes, bien antérieurs au sionisme :

    1- celui, européen, dans lequel il tombe, d’assimiler les Juifs au capitalisme mondial apatride;

    2- celui de la Russie actuelle et de l’ Europe centrale, d’ assimiler les Juifs au bolchévisme et au communisme;

    3- celui , religieux, des islamistes à faire des mécréants juifs ceux qui doivent être éliminés en priorité.

    1. (suite et fin)

      Je ne parle pas ici, bien sûr, de l’antisémitisme plus ancien, celui des temps où tout pays était fondé sur sa religion, et où il ne faisait pas bon d’appartenir à une religion très minoritaire ( pas plus qu’il ne fait bon d’être aujourd’hui musulman dans la Birmanie bouddhiste ou l’Inde hindouiste ).

      1. Et puis il y a l’antisemistisme ..qui n’est que l’expression d’une haine qui se cherche des alibis …et c’est pareil pour beaucoup d’autres formes de haine …le racisme par exp et toutes autres auxquelles on ajoute à tort « phobie »

  3. Elie,

    4 – Celui de l’antisémitisme aux USA largement exprimé et sans modération jusqu’à l’obsession (liberté de parole sur beaucoup de sites).
    Une réaction plutot répandue , liée aux influence des lobby type AIPAC, la corruption endémique des membre du Congrès et l’impression que le soutien à Israel et les interventions au Moyen Orient ne sont pas forcément dans l’intéret des citoyens, noirs , latinos et/ou déplorables, mais pas que.

    1. « dans l’intéret des citoyens, noirs , latinos et/ou déplorables, mais pas que. »

      On paierait cher pour savoir ce que peut bien être un “citoyen déplorable” ; et encore plus cher pour un “citoyen et/ou déplorable”. Un électeur de Trump, sans doute…

    2. Incidemment, à propos des USA, j’ai récemment appris que le Texas avait une législation imposant à tout bénéficiaire éventuel de fonds publics un engagement à ne boycotter Israël d’aucune façon, ou à soutenir ou militer pour un tel boycott. Apparemment, même les victimes du cyclone Harvey étaient tenues de signer un tel engagement pour obtenir l’aide de l’état du Texas ! Ce qui, selon l’auteur de la loi, un Républicain évangéliste enragé, était dû à une mauvaise compréhension de la loi, en précisant quand même que l’intention était bien de refuser tout financement public à qui que ce soit apportant son soutien à un boycott d’Israël. Ainsi, en Californie où existe une loi de ce type, on a pu participer sans restriction à un boycott contre l’Utah et contre l’Oklahoma, mais on ne peut pas le faire contre Israël !

      D’étranges obligations similaires seraient déjà légales dans 24 autres états, outre Texas et Californie, et en projet dans 13 autres.

      1. @ Zap Pow

        Ahurissant, mais du beau boulot pour les avocats : boycotter les produits fabriqués dans les territoires occupés, qui ne font officiellement pas partie d’ Israël, peut-il être assimilé à  » boycotter Israël « ?

        1. Pour ce qui est du Texas, la loi indique bien que boycotter Israël signifie refuser des contrats, arrêter de faire du business, entreprendre toute action en vue de pénaliser, infliger une attaque économique, limiter les relations commerciales avec une personne ou entité agissant en Israël ou dans tout territoire contrôlé par Israël. Dans tout territoire contrôlé par Israël.

          Elle précise aussi qui ne peut être visé par un boycott : entreprises individuelles, organisations, associations, entreprises, partenariats de toute sorte, filiales (quel que soit le degré d’intégration) ou maison-mère de toute entité ou association à but lucratif. Bref, tout et qui que ce soit ayant un lien commercial ou industriel, ou faisant des affaires avec Israël ou toute personne ou entreprise israélienne, quand bien même cette personne ou entreprise œuvrerait dans les territoires occupés.

          La fameuse association ACLU a bien entendu condamné ces lois et dispositions limitant la liberté d’expression. Au Texas il y a au moins un procès en vue, et on verra si la loi y résistera (je me demande pourquoi sa constitutionnalité n’a pas été directement attaquée).

    1. Mon sujet de rigolade cette semaine:
      Trump se barre de Syrie et à 50 % d’Afghanistan
      Mattis remplacé dans une semaine
      et le lutin élyzéeux qui proclame rester pour soutenir les Kurdes

      Cette video, bien que mise à toutes les sauces, m’a bien fait rire.

          1. C’est reparti : le Juif et le Polak sont de nouveau dressés sur leurs ergots ! Y a du pogrom dans l’air, je l’sens : enfilez tous vos glets jaunes (à cause des éclaboussures de l’histoire…) !

    1. La conclusion est que les gens ne supportent plus de voir des guignols téléguidés par le « marché » et la « finance », Ce sont deux mots qui renvoient à l’incréee sur terre, un « dieu veau d’or » dont le président serait l’élu de droit divin, fils assis à la droite du père….
      Les gueux du tiers état, d’un pays laïc, en ont marre qu’on leur prélève à eux seuls, le denier dans le culte.

      Un clergé et une noblesse du marché, au nom du même dieu veau d’or, groupes de personnes physiques, ou morales (en terme de droit des sociétés) ultra minoritaires sur cette pauvre terre, complètement hallucinés, devenus maquereaux et proxénètes des manants, shootés par des doses massives de fric des états ou des banques centrales , se sentent hors sol, hors la loi, hors les normes, perchées qu’elles sont sur leur olympe terrestre.

      Dans la religion du veau d’or, les tables de la loi normative (et inversement) sont devenues des supports marketing pour la meilleure réalisation de l’optimisation du résultat net avant impôt.
      Le salarié/consommateur/contribuable jamais content, malade, fatigué, d’ailleurs mal adapté en général, est devenu la charge nécessaire en attendant que la bécane à l’intelligence artificielle puisse le remplacer.

      Le manant doit faire avec les miettes que les élus des dieux veulent bien lui laisser…

      Il veut travailler ? qu’il paie sa place.. la priorité c’est le travail du fric

      Il veut des services publics ? qu’il se les paie. Le privé peut lui offrir pour plus cher
      Il veut des assurances pour son avenir et celui de ses gosses ? romantique peut être, mais quel effronté !!!

      Confucius disait
       » La démocratie c’est quand le cul des élus du veau d’or reste à portée du pied de l’électeur… »

      C’est ben vrrrai ça !!!

  4. Pour se maintenir au pouvoir, l’ultraminorité des commanditaires milliardaires et de leurs larbins, rassemblant entre ses mains les outils législatif, policier et financier, après avoir tenter nombre d’artifices mensongers, de truandages télévisuels pour culpabiliser la foule sans résultat, prend appui sur une autre ultraminorité manante violente, raciste qu’ils présentent en zoom grossier, en la suggérant comme une généralité,…

    Les 65 millions de personnes concernées par un même destin commun (au moins ceux qui n’ont pas les moyens d’être apatrides) est priée de croire qu’elle va être protégée par les pompiers pyromanes qui veulent nous enfumer pour continuer à s’arroser de fric en paix..

    Cette tentative pour justifier de futures violences d’un racisme « anti gueux » revient à dire qu’ils se préparent à nous protéger finalement de nous mêmes…..

    Au nom du fric « uber alles » des groupes privés, la classe supérieure et ses larbins, vont finir par affubler du qualificatif « terroristes » les « résistants » de leur guerre de dépossession des biens communs.

    L’UE aura réussi le but de sa courte existence, protéger la zone des vieilles traditions totalitaristes…..

  5. J’ai lu aujourd’hui la meilleure dénonciation des positions de Soral.
    C’est par Frank Lepage, dans un entretien chez Le Comptoir
    (là -> https://comptoir.org/2018/12/26/franck-lepage-le-gilet-jaune-est-le-symbole-dune-conscience-de-classe-qui-est-en-train-de-renaitre/)

    « Frank Lepage : … alors que je m’adressais au départ à des post-soixanthuitards barbus, j’ai vu de plus en plus de trentenaires… Lorsqu’ils me parlaient, j’étais toujours dans un quarté : Chouard / Lordon / Friot / Lepage. C’est quelque chose d’assez établi, maintenant, j’attends toujours le cinquième…

    Le Comptoir : [Le cinquième ?] Alain Soral ? Vas-y, raccroche moi au nez ! [NDLR : l’entretien se déroule par téléphone]

    Frank Lepage : Certainement pas Soral, mais si tu cites ce personnage, ce n’est pas anodin. Soral draine des jeunes qui cherchent à s’instruire politiquement, mais c’est un travail de propagande et d’endoctrinement, qui est le contraire d’une éducation politique émancipatrice : il fait un travail “d’éducation politique” d’extrême droite qui pourrait ressembler à de l’éducation populaire dans la mesure où il désigne des adversaires (ce qui est le propre du politique) et prétend dévoiler les mécanismes d’un système, tout comme nous le faisons lorsque nous tentons d’identifier des dominations (sexe, classe, race). À ceci près qu’il fait exactement le contraire et que son analyse n’est précisément pas matérialiste (le régime de propriété capitaliste) mais complotiste : « les banquiers juifs à New-York ». Au lieu de combattre les dominations, il les justifie et les renforce : c’est peu dire par exemple que Soral ne s’attaque pas au patriarcat, et qu’en tant que masculiniste et misogyne halluciné, il rajoute de l’oppression à la classe des femmes déjà massivement opprimée. De même qu’il ne s’attaque pas au racisme mais l’entretient : un comble ! En drainant des légions d’identitaires qui vomissent les populations racisées, donc pauvres, il renforce aussi des dominations de classes. Son mouvement est sexiste, classiste et raciste, et je ne parle pas de son antisémitisme : c’est à cause de gens comme lui que le combat politique de gauche qu’a toujours été l’antisionisme, aux côtés de la gauche israélienne elle-même, est rendu délicat et suspect d’antisémitisme. Donc, non, pas Soral, qui, comme tout bon militant d’extrême droite, pille et détourne les analyses de gauche pour les emmener à droite, d’où l’oxymore de son slogan : « La gauche du travail, la droite des valeurs ».

    Enfin, l’éducation populaire ne consiste pas à proposer à des gens des analyses politiques toutes faites sur le mode de la dénonciation, mais à construire une pensée politique à partir des gens eux-mêmes et de leur expérience concrète de la domination à leur échelle et dans leur secteur. C’est le principe de la conférence gesticulée : fabriquer de l’analyse politique à partir de nos colères, et non pas gober des prêts à penser hystériques. »

    Voilà. Je pense que ça aidera certain à faire le tri. Il y a là, je crois, des points que Chouard n’a pas vus ou compris.
    Néanmoins, je reste reconnaissant à Chouard du travail d’explication qu’il avait fait en 2005 sur le projet de TCE.

    Zgur_

    http://zgur.20minutes-blogs.fr/

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