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L’union de la gauche, vraiment ?

On a reproché, et on reproche encore à la France insoumise d’avoir cherché à sortir de l’axe gauche/droite et préféré travailler sur un programme à destination des classes populaires, donc populiste. Mon affirmation est simpliste, volontairement simpliste. Les déchirements ont été parfois internes et plus complexes que cela. De l’extérieur, ce positionnement « hors de gauche » a été utilisé par toutes sortes de personnes pour accuser LFI des pires maux: rapprochement avec l’extrême droite, xénophobie, antisémitisme. Ces accusations ou simples soupçons sont orduriers et n’étaient avancés que pour des raisons tactiques: il s’agissait de décrocher les sympathisants et militants de leur soutien insoumis pour qu’il reste sagement dans la « vieille maison » – tantôt communiste, tantôt socialiste. Ne comptez pas sur moi pour fustiger les autres composantes de la gauche, cela me fatigue. Parfois, j’envoie une pique, en général en réaction.

Le Vent Se Lève, l’un de ces nouveaux médias en ligne qui comme les Les Jours, Mediapart, Bastamag, Regards, StreetPress ou Reporterre a fini par remplacer les médias d’information dans ma recherche de compréhension du monde, avait publié en août dernier une intéressante intervention d’un ancien de Podemos qui a fondé son propre mouvement.

Íñigo Errejón fait un constat lucide sur l’échec actuel, le reflux des partis populistes progressistes en Europe en 2019: « On ne peut pas s’enfermer dans une lecture qui consisterait à justifier les échecs par la mauvaise foi de médias conspirateurs ou par les manœuvres des oligarchies de nos pays, » et de citer, en vrac la sous-estimation de la résistance des institutions, les erreurs stratégiques (« il faut attaquer l’adversaire là où il est le plus faible, et non là où il est le plus fort.« ), faible présence sociale de terrain, discours idéalistes.

Il défend l’idée que l’axe gauche/droite n’est pas pertinent. Il a raison, et le propos n’est pas nouveau: l’axe gauche/droite en Europe occidentale faisait se confronter (mollement) des alliances sociologiquement incohérentes (bourgeois/ouvriers/employés). La Macronie apporte une cohérence plus forte, et c’est heureux: elle incarne, de façon plus brillante qu’auparavant, la France d’en haut. Son action économique et sociale, parsemée de micro-efforts pour éviter une trop grande colère sociale, en témoigne. L’extrême droite porte aussi sa cohérence politique, fondée comme toujours sur un clivage xénophobe au sens littéral du terme. Tout est appréhendé, défini, pensé autour de la haine, la peur et l’exclusion des étrangers.

Et nous autres alors ?

Íñigo Errejón apporte une définition simple de ce que « nous » cherchons:

« Nous qui n’appartenons pas à ces courants de la gauche plus traditionnelle, nous avons toujours défendu l’idée qu’une force aux aspirations et aux valeurs de gauche n’est utile que lorsqu’elle se transcende et se montre capable d’embrasser au-delà des convertis, d’aller chercher ceux qui manquent, d’entrer en relation avec des secteurs de la population qui ne s’identifient peut-être pas à la gauche d’un point de vue identitaire, mais qui partagent néanmoins les mêmes aspirations, les mêmes craintes, les mêmes préoccupations et les mêmes demandes. »

Avec le recul de quelques mois (cet entretien date d’août dernier), il me semble justement que c’est à gauche que l’union doit se faire; non pas pour reconstituer cet axe traditionnel (c’est impossible), mais pour y batir cette alliance politique pour la défense des gens contre les puissants.

En France, la radicalisation autocratique de Macron peut aider très fortement.

 

Chanson du dimanche: désobéissance civile

(avec retard, mais plaisir)

 

Confession d’un castor

Dans un récent billet, je m’interrogeais sur la disparition des castors.  Nous avons été nombreux, même pour celles et ceux qui comme moi ont soutenu la campagne insoumise, à finalement voter Macron pour le fameux « barrage« .

Nous avons été des castors.

Bien sûr, depuis cette date, on sait ce qu’il en a été. Sans illusion sur le programme libéral et pro-riche, nous avons été surpris par la composante sécuritaire, avant même la crise des Gilets Jaunes. Puis il y a eu l’alignement xénophobe, mais avec le sourire, sur les crasses de l’extrême droite (amalgame immigration/asile; focus sur l’immigration; réduction des délais de dépôts d’asile, etc) .

  • Comme l’extrême droite, Macron affirme que l’immigration « créé des tensions.« 

  • Comme l’extrême droite, Il amalgame, immigration et asile.

  • Comme l’extrême droite, il fustige les détournements du droit d’asile par « des réseaux, des gens qui manipulent ».

  • Comme l’extrême droite, il reprend l’exacte formule sur ces « bourgeois » qui « ne croisent pas l’immigration« .

Combien reste-t-il de castors ? Très peu, Il reste bien sûr des macronistes. Ils s’entretiennent dans une fiction politique où Macron aurait encore un soupçon de progressisme. Dans leur for intérieur, ces gens-là approuvent l’action de Macron, même quand elle est l’exacte copie ou la violente prolongation de celle d’un Sarkozy . Ils sont passés « de l’autre côté ». Ces gens là ne sont plus des castors.

Quand on s’adresse encore aux castors, comme je le fais régulièrement sur les réseaux sociaux, on se moque un peu mais on cherche surtout à les convaincre de changer.

Il y a deux façons pour eux de changer: la première, courageuse, consiste à sortir du camp macroniste, de reconnaitre que cette politique est ignoble. Je ne prêche pour aucune paroisse d’opposition. EELV, insoumis, PCF, PS, le milieu associatif (la quasi-totalité des associations humanitaires sont opposées à l’action macroniste), les syndicats de salariés, etc…  Le choix ne manque pas. Il y a pas mal de macronistes qui sont persuadés qu’il n’y a pas d’autre politique possible. Plutôt de défendre les mesures que le gouvernement prend, ils préfèrent dénoncer l’absence d’alternative.  On a connu cela il y a 30 ans, avec Margareth Thatcher. On sait combien elle s’est trompé.

La seconde option consiste à reconnaitre la réalité de ce qui se pratique au sommet de l’Etat, et assumer la convergence avec la droite furibarde. Une large partie de notre opposition consiste à démasquer la « novlangue », l’hypocrisie du langage officiel. Il serait bon que les supporteurs de la Macronie sortent du bois.

elc95

J’ai regardé la vidéo de Quotidien, et vous ?

Finalement, peu de gens l’ont vu cette video publiée sur Youtube le 11 septembre. 40 minutes et 40 secondes

Dès les premières minutes, que voit-on: des policiers qui interdisent l’accès à l’immeuble, bafouillent comme explication que c’est tout l’immeuble qui est perquisitionné.

C’est faux, et c’est illégal.

Puis, huit minutes plus tard, Mélenchon arrive. A l’entrée, il condamne des « ordres illégaux et immoraux », puis il monte. Deux policiers en faction empêchent toujours quiconque de rentrer dans les locaux perquisitionnés, ce qui est également illégal.

« Au nom de quoi vous m’empêchez d’entrer dans mon local ? » Vous êtes des policiers républicains ! La République, c’est moi, c’est moi qui suis parlementaire ! »

On notera que la video devenue virale qui a circulé sur les réseaux, a été soigneusement coupée pour ne retenir qu’un Mélenchon criant « la République, c’est moi », alors que la phrase exacte, institutionnellement exacte, est plus longue de quelques mots qui lui donnent tout son sens: « La République, c’est moi ! C’est moi qui suis parlementaire ! »

Puis la poignée d’insoumis  présents tente d’enfoncer la porte en poussant des mains. Et Melenchon prévient ses amis: « ne les touchez pas (en désignant les 2 flics), ils ne font que leur métier à la noix ». Les deux policiers ne tentent pas de repousser la petite troupe. Faut d’ordre légal, ils sont condamnés à faire le pied, sans bouger, en travers: ils se tiennent immobiles devant la porte.

Puis Mélenchon s’arrête, la porte résiste aux petites secousses. Il s’adresse d’un ton presque moqueur au policier chauve qui tentait de se glisser devant lui: « et vous !? N’exagérez pas tout de même, je veux bien pas vous toucher, mais pas si vous vous mettez dans mes bras… c’est trop à la fin »

Deux minutes plus tard, c’est l’autre accès au local qui s’ouvre enfin, la troupe se précipite, quelques fonctionnaires tentent de repousser. Pas de coups, pas d’insultes, pas de violences, juste une foule qui presse pour entrer. Les policiers sont prudents, les insoumis aussi.

Mais à la 12ème minute, un policier plaque au sol l’un des insoumis. Corbiere lui crie d’arrêter: « vous êtes violent, il n’a rien fait ». Le flic relâche..

Mélenchon s’approche de la scène: « c’est ça la police républicaine ? Vous n’êtes pas obligé d’obéir à des ordres immoraux! » La cohue se calme, Mélenchon répète à voix très forte pour que les micros (Quotidien, France Inter, etc) entendent et enregistrent.

La tension tombe et la seconde moitié  de l’enregistrement ne montre que des conversations en petit groupe.  On voit même Méluche converser sur le contenu de son ordinateur.

De cette video, on retient que l’émission Quotidien et quelques autres médias ont caché la vérité de ce moment: ils n’ont retenu que les quelques poignées de secondes de tension forte (tronquant au passage l’intervention de Mélenchon), donnant l’impression que le leader de la France insoumise avait perdu les pédales en frappant des fonctionnaires de l’ordre; ils ont ignoré l’essentiel de cette perquisition plutôt calme. Ils ont évidemment omis de montrer comment Mélenchon calmait le jeu.

Le montage initial était grossier. Merci toutefois à Quotidien d’avoir tenté de redresser la vérité en publiant ces rushes. Cet exercice de transparence a des limites: cette fois-ci, le plan est d’une seule longue séquence de 40 minutes. C’est une chance.

En mettant l’accent sur une poignée de secondes passées en boucle, ces médias ont aussi lancé un contre-feux évident pour cacher tant bien que mal la question essentielle: pourquoi un pareil déploiement de forces.

 

Quand la même police, quelques semaines plus tôt, s’était pointé au domicile de Benalla pour le perquisitionner, il avait suffit que l’ex-responsable adjoint de la sécurité élyséenne explique qu’il avait perdu ses clés pour que la police rebrousse chemin.

Sans rire.

 

Castaner, le clown dangereux #JusticepourSteve

Il fallait les voir, le premier ministre et son Rantanplan des affaires intérieures, l’air pincé et faussement triste, tous les deux inquiets des conséquences de l’identification du corps de Steve, près de Nantes.

Castaner est si décrédibilisé qu’il faut Philippe à la rescousse. Plus personne n’écoute le ministre de l’intérieur: trop de provocations verbales, trop d’encouragements à la police de frapper fort et dur contre ‘importe quel manifestant; trop d’indulgence avec les mutilations, les tirs de grenades sans précaution, les innombrables vidéos de policiers frappant à plusieurs des civils à terre.

En à peine un an de ministère, Christophe Castaner s’est juché au Panthéon des indignes.

Il a décrédibilisé la police.

 

 

Depuis la nuit du 21 au 22 juin 2019, Steve a disparu après une intervention policière « musclée« .

Nantes, aux alentours de 4h30 le samedi 22 juin. – La fête de la musique se termine sur le quai Wilson et progressivement les différents soundsystems coupent le son. L’un des DJ fait de la résistance et lance un dernier morceau : Porcherie, de Bérurier Noir. La police décide d’intervenir. « Ils nous ont direct arrosés de lacrymos, sans sommation », raconte Gwen de l’asso Media’Son. « Le DJ s’est fait taser », raconte-t-il. « Le reste des troupes a chargé les gens avec les chiens. Ils nous traitaient de sales gauchistes quand ils nous frappaient. » Coups de matraques, tirs de LBD, l’intervention est brutale. Plusieurs fêtards tombent dans la Loire. Quatorze personnes seront repêchées par les pompiers. Mais le compte n’y est pas : Steve Maia Caniço, animateur périscolaire de 24 ans, manque à l’appel.(source: Streetpress)

Depuis cette date, aucun des membres du gouvernement ne s’est indigné, aucun élu macroniste ne s’est dit inquiet ou choqué. Il y a eu des manifestations de soutien pour demander une enquête, des reportages de la presse, des vidéos nombreuses, mais rien n’y a fait, le gouvernement s’est tu.

Steve a disparu dans la plus grande indifférence officielle possible.

Dans les heures qui ont suivi les faits, un représentant syndical de la police s’est indigné publiquement des ordres irresponsables du commissaire local, mais rien n’y a fait, le gouvernement s’est tu.

« Cela faisait pourtant plus de 20 ans que les fêtards se réunissaient là chaque année. L’Etat avait donc conscience des risques énormes engendrés par une telle intervention [de la police, NDLR], il n’a pourtant pas hésité. Le message est clair, la répression est en marche ! » Communiqué de la coordination nationale des sound system, 30 juillet 2019

Alors que son corps est enfin retrouvé et identifié, la police publie un rapport de l’IGPN qui dédouane les forces de l’ordre de toute responsabilité.

Sentez-vous cette nausée qui monte ?

Steve est donc mort, et voici des déclarations lénifiantes.

 

Gilets Jaunes, l’incompréhension

Parler des Gilets Jaunes clive fortement, le sujet en stresse si fortement et en réjouit si aisément d’autres. Les Gilets Jaunes ont fait irruption dans notre vie politique il y a bientôt une trentaine de semaines. Et tout a été dit: les accusations ont été variées – populisme, jacquerie, racisme, antisémitisme, fascisme, etc.

Malgré une popularité largement supérieure à celle de l’actuel monarque, sans discontinuité, les Gilets Jaunes continuent d’être méprisés, raillés, marginalisés par les commentateurs du Parti médiatique, les macronistes et tout ce que compte le pays de bourgeois inquiets.

Il n’y a pas un samedi où les critiques ne raillent le nombre de participants, ces mêmes critiques applaudissent à l’incroyable popularité de leur monarque jupitérien. Il n’y a pas un samedi où les critiques ne se moquent des visages les plus connus – Maxime Nicolle, Eric Drouet, Jérôme Rodriguez, etc – et ces mêmes critiques tolèrent la prétention et l’incompétence crasse des jeunes pousses arrivistes de la Macronie. Il n’y a pas un samedi où les critiques n’enjoignent les Gilets Jaunes à se taire, à respecter la légitimité électorale d’un gouvernement élu sur un coup de force démocratique. Ces mêmes critiques ne comprennent pas combien l’action macroniste est jugée illégitime.

Ce mépris effrayé se combine facilement avec une hypocrisie politique: les Gilets Jaunes font peur car leur rage fait peur, car elle n’est pas comprise. L’ampleur de la répression armée surprend les associations humanitaires, mais pas nos « bons bourgeois » pourtant si libéraux. Depuis Décembre, la macronie a fait basculer le pays dans un état qui a la loi pour lui, fut-elle inique, mais plus l’honneur. Imaginez quelques instants que Le Pen agisse ainsi: combien de bons esprits aujourd’hui si tolérants avec cette répression au nom de l’Etat de droit se dresseraient contre elle ?

Il fallait une réponse politique, et non policière, aux Gilets Jaunes.

Elle n’est pas venue. La Macronie peut bien se réjouir de l’éparpillement de l’opposition. Elle peut bien se réjouir d’être en tête des sondages, ou même des élections, avec une quinzaine de pourcents des citoyens en âge de voter (car 25% des suffrages mâtinés de 50% d’abstention comme on nous le prédit pour le scrutin 2019, comme c’est déjà arrivé en 2017), cela n’a pourtant rien de réjouissant. Cela n’annonce qu’un état prochain qui sera de rage et de guerre.

La gauche n’a pas réussi à capter le mouvement des Gilets jaunes. Elle a fait la moue. Elle est de surcroit tellement éparpillée.